samedi 14 février 2015

L'heure des comptes

Voilà, les comptes sont faits. Mon 2014, ça a été 69 films, soit 6 851 minutes, soit 129,083 heures, soit 5,378 jours passés au cinéma. Il y aura eu aussi des pubs. Ah ça, des pubs il y en a eu ! Je sais aujourd'hui pertinemment qu' « Auchan Mériadeck, c'est plus de 450 sourires à votre service », que j'ai le droit d'être « excentrique, d'être plus classique, d'être narcissique, ou bien érotique ou même préhistorique », grâce à Maisons du Monde. Hum, oui, tout ça je l'ai appris et réappris 69 fois.

Mais là n'est pas le sujet.

69 films.

Des rires, des larmes, des surprises, des déceptions, bien sûr, une sieste (pour Un Homme très recherché...), des « ahem, mouais », des « ouh bordel de merde que c'est bon ! », des « arf, pour quoi faire ? », des « mais qu'est-ce que je fous ici ?? » et aussi quelques « dafuq did I just see » ? Le premier semestre m'avait un peu laissé sur ma faim, malgré les pépites de Ben Stiller (La Vie rêvée de Walter Mitty), de Guillaume Brac (impossible d'oublier le monologue de Bernard Menez dans Tonnerre), de Jean-Marc Vallée (Dallas Buyers Club) et enfin celle de Jim Jarmush (Only Lovers left Alive). Et puis, l'été est venu tout chambouler. C'est une période d'ordinaire propice à une déferlante de productions toutes plus décérébrées les unes que les autres mais contre toute attente elle m'a paru pleine d'audace et d'idées brillantes. D'abord, il y a eu Boyhood. Impossible de ne pas saluer ce projet fou, construit sur plus de douze années. Boyhood, c'est un hommage fort au temps qui passe, beau et dur comme l'est la vie, un kaléidoscope de souvenirs partagé avec une générosité et une tendresse infinies. Chaque plan du film véhicule une émotion, une menace, une inquiétude, un bonheur ; tout ceci s'entremêle et, si la narration se veut déstructurée, Linklater ponctue ses séquences de références pop, pas forcément toujours subtiles, mais ô combien pertinentes (je n'aurais jamais été aussi heureux d'entendre du Britney Spears dans un film !), comme pour soutenir davantage la complicité entre ses personnages et les spectateurs. Un grand film, juste, sensible, porté par un scénario et des comédiens généreux.

 
Jun Yoshinaga et Nijirô Murakami dans Still the Water

Il y a eu ensuite de belles découvertes, comme Winter Sleep. Imposer un film turc de 3h15 en plein cœur de l'été, il fallait le faire. Alexandre Mallet-Guy, directeur de la boîte de distribution Memento, n'a pas eu froid aux yeux et au final le film a achevé son exploitation sur un joli score de 344 206 entrées. Palme d'or oblige, le film a bénéficié d'un bouche à oreille assez conséquent et, face à la médiocrité manifeste de certaines productions (oui Lucy et Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu, c'est vous que je vise), le film a réussi à trouver son public. Je dois bien avouer toutefois que je ne débordais pas forcément d'enthousiasme à l'idée de me confronter à un cinéma dont j'ignore tout (de mémoire, ma connaissance du cinéma turc se limitait alors au film de Fatih Akin, De l'autre côté), les codes, le langage, les intentions et les références. Si je tenais à aller voir Winter Sleep, c'était tout de même pour bouleverser mes habitudes de spectateur et provoquer ma curiosité. Aujourd'hui, les blockbusters m'ennuient, 99% d'entre eux reposent sur des schémas narratifs rigoureusement identiques, des personnages et des comédiens interchangeables à l'infini, des mises en scène creuses. Winter Sleep, donc. L'affiche du film en fait des tonnes. On peut y lire : « Superbe », « un pur chef d’œuvre », « un immense film », « une splendeur », « magistral », « inoubliable », etc. Vous voulez vendre votre film ? Rien de plus facile ! Aujourd'hui il suffit d'inonder l'affiche d'adjectifs au superlatif ! Ça n'a aucun sens, mais faut croire que ça marche... Alors non, à mon sens, Winter Sleep N'EST PAS « inoubliable », ni « magistral », ni... Toujours est-il que c'est un beau film, honnête, humble, contemplatif, qui repose sur une juxtaposition de longs dialogues au travers desquels le réalisateur Nuri Bilge Ceylan communique un message tantôt amer, tantôt optimiste sur l'humanité. Le film, enfermé dans son écrin d'Anatolie, contemple une famille qui se déchire, une communauté en décrépitude, un monde régi par l'orgueil et l'absence d'écoute et d'abnégation. Un film difficile à appréhender pleinement dans son ensemble donc, pour sa densité, mais je garde en mémoire quelques belles séquences.
 

Et puis... POUM-BAM-BANG-KABOUM !!! Le choc. Enemy. *Si vous n'avez pas vu le film et que vous voulez le voir dans un état d'esprit le plus neutre possible, merci de ne pas lire ce paragraphe* J'avais entendu parler de Denis Villeneuve à l'occasion de la sortie d'Incendies en 2010. Le film m'intriguait mais, sans doute par paresse, je ne suis pas allé le voir. Il y a eu ensuite Prisoners. O_O < Ma tête à la sortie de la séance de Prisoners. D'abord, j'étais enchanté de voir Hugh Jackman dans un rôle autre que celui de Wolverine... Et puis il y avait cette ambiance poisseuse, cette intrigue profondément malsaine où les personnages perdent pied, se débattent en quête d'un semblant de justice... Je savais donc que j'avais à faire à un metteur en scène rigoureux et respectueux d'une écriture soignée. A la sortie d'Enemy, mes attentes se posaient là... Attentes largement comblées puisque je considère Enemy comme LE meilleur film de 2014. Pour faire court, Enemy, c'est l'histoire d'un professeur universitaire, Adam, qui découvre par hasard son sosie parfait, Anthony, comédien de seconde zone. J'ignore ce que peut donner le roman dont il est l'adaptation (L'Autre comme moi, de José Saramago), mais le film est pour moi la synthèse parfaite de ce qui caractérise le cinéma : l'art du mouvement, d'abord, d'un point de vue technique mais aussi narratif et puis l'art de comprendre et s'approprier le langage et la grammaire cinématographiques. Montrer sans trop en dire, révéler une esthétique unique et composer une intrigue suffisamment complexe pour que le spectateur sorte de la salle avec plus d'interrogations que lorsqu'il y est entré. C'est ça, l'essence du cinéma. Quelque part entre Lynch et Polanski, Villeneuve livre un chef d’œuvre visuellement bluffant. Bien sûr, les thématiques de l'identité et du double ne sont pas nouvelles dans le cinéma, mais rares sont les metteurs en scène à opérer une telle progression aussi habile dans l'écriture. Réalité et folie se télescopent pour faire évoluer les personnages dans une spirale d'effroi permanente. Difficile de ne pas en dire trop, car l'intrigue repose entièrement sur une accumulation de manipulations et de faux-semblants qui va crescendo. Avec une perversité sans limites, Villeneuve oscille constamment entre réalité et fantasmes et fait voler en éclats toutes nos certitudes. Ce que l'on croit voir et savoir n'est jamais acquis. Au début du film, Adam évoque lors d'un cours qu'il donne le fait que l'Histoire est un schéma qui se répète et que tout est question de contrôle. Le ton est donné. Adam a-t-il un contrôle absolu sur sa vie ? Dans quelles mesures réussit-il à s'épanouir dans ses fantasmes ? Frustration et inconfort sont d'autant plus grands – pour Adam comme pour nous – que la mise en scène s'appuie sur un principe de leitmotiv symbolique récurrent : l'araignée. Entre Adam et Anthony et les femmes qui gravitent autour d'eux, une toile se tisse, dont personne ne pourra s'échapper indemne. Si vous êtes attentifs, vous remarquerez la subtilité de l'utilisation des allégories liées à l'araignée : les réseaux de câbles de la ville, filmés en travelling, semblant se dérouler à l'infini, les impacts de bris de glace à la fin du film lors de l'accident, etc. Clé de voûte du film, l'araignée est un symbole d'oppression pour Adam. Pour mieux figurer encore cette oppression, Villeneuve plante le décor dans un Montréal étouffant, poussiéreux, sous une photographie jaunâtre, le tout porté par un Jake Gyllenhaal hallucinant. Au cœur d'Enemy, tout est question de composition, de mascarade, d'illusions et de fantasmes. L'essence même du cinéma...

Jake Gyllehaal dans Enemy

D'Enemy, ma foi, je dois le reconnaître, je ne me suis toujours pas remis. Comme dirait notre cher Robert dans Sherlock Holmes : « psychological recovery : unlikely ». Il m'a pourtant bien fallu reprendre du poil de la bête car, si l'été touchait à sa fin, je n'étais pas vraiment au bout de mes surprises dans cette année décidément bien étonnante... Entre un élan de poésie et de douceur bienvenu (Still the Water de Naomi Kawase), un plaisir coupable (Sin City 2) et le nouveau délire d'Alexandre Aja (Horns), l'ami Fincher est venu pointer le bout de son nez. Gone Girl. Immense coup de cœur (bis) de cette année. La réputation du bonhomme n'est bien évidemment plus à faire. La bande-annonce m'avait largement mis l'eau à la bouche, j'étais donc assez impatient à l'idée de voir le résultat. Impatience et excitation tout de même modérées par certaines réserves que j'émettais en raison de ma déception quant à L’Étrange histoire de Benjamin Button et surtout l'immennnnnnse inutilité du remake de Millenium (film formellement bon, je le reconnais, mais, comme 95% des remakes, infiniment vain...). Alors voilà, je ne passerai pas par quatre chemins. J'ai été épaté par l'ingéniosité de la narration, la gestion des ambiances sonores, la mise en scène, la direction d'acteur et la galerie de personnages bien écrits et admirablement interprétés. Une fois de plus, avec toute la fascination qui le caractérise pour les études de cas psychopathiques, Fincher sonde les travers de l'âme humaine à travers le cas de Nick qui, suite à la disparition de sa femme, se retrouve dans la position du principal suspect. « Bof, un énième thriller made in USA » me direz-vous... « Ah mais sapristi, pas du tout !! » vous répondrais-je. Car au-delà de l'intrigue policière qui domine, le scénario brasse de nombreuses thématiques sans jamais tomber dans la lourdeur. Relations amoureuses, famille, intrusion des médias dans la vie privée, rapports à l'image, manipulations en tous genres... C'est un film extrêmement dense et savamment dosé. On connaît bien sûr Fincher pour sa rigueur, Gone Girl ne déroge pas à la règle. Chaque détail vient développer une problématique soulevée précédemment et étayer des éléments de réponses qui permettent peu à peu d'éclaircir le mystère. Encore une fois chez Fincher, et à l'instar d'Enemy, tout est question de manipulation et le film repose sur une accumulation constante de mises en scène : celle du couple que forment Amy et Nick, celle des médias, évidemment, mais aussi, plus discrètement, celle de la propre histoire d'Amy qui, par le biais de livres pour enfants créés par ses parents, disparaît pour devenir « Amazing Amy ». Les personnages agissent comme des poupées gigognes, d'abord parce qu'ils sont manipulables à souhait, mais aussi parce qu'à mesure que l'intrigue avance, ils n'en finissent pas de révéler de lourds secrets. Et c'est là toute la force et la cohérence du cinéma de Fincher. Fasciné par les perversités de l'esprit humain, il ne prend pourtant jamais partie pour une cause ou pour une autre. Ses films sont des études de cas menées dans des sphères bien délimitées et contextualisées. Sur des sujets de société aussi larges que les réseaux sociaux, les médias, le mariage, etc. Fincher développe des problématiques universelles qu'il isole et renferme dans des microcosmes précis qui finissent par péricliter (un campus dans The Social Network, une cave dans Fight Club, une ville de banlieue dans Gone Girl,...). Dans Gone Girl, le mariage de Nick et Amy, soudain au centre de toutes les attentions, est perçu comme un conflit intime et sournois. Je me souviens notamment de la scène où le couple s'embrasse dans un nuage de particules de sucre, entre parodie niaise et poésie sincère, pastiche de leur propre vie. J'ai le sentiment qu'à elle seule, cette séquence, proche du surréalisme, résume tout le film : leur passion rongée par l'ennui et les tromperies qui aboutit inéluctablement à un travestissement de leurs réalités respectives. Et puisque leur ennui prend place dans une banlieue décharnée des États-Unis, difficile de ne pas songer à Twin Peaks. Effet renforcé par la sublime bande-son de Trent Reznor et d'Atticus Ross. Leur collaboration avec Fincher sur The Social Network et Millenium avait déjà fait des étincelles, ici, elle s'épanouit pleinement. Par moments, l'influence d'Angelo Badalamenti (compositeur de la musique de Twin Peaks) se fait nettement sentir et dans l'ensemble, le parallèle entre le malaise de Laura Palmer et celui d'Amy est évident. Enfin, je salue la performance de Ben Affleck qui, sans être prodigieux, trouve toutefois un rôle adéquat. D'ordinaire, on reproche à Affleck son côté absent et monolithique, ici, c'est une force, puisque le personnage de Nick est une énigme pendant une bonne partie du film, ballotté dans tous les sens, d'une neutralité à toute épreuve et sans cesse passif (le selfie qu'il fait malgré lui, le réflexe irréfléchi qui le pousse à sourire aux journalistes lorsqu'on lui demande de sourire pour un article de journal). Un grand film, donc, à tous points de vue, parfait dans sa narration et dans la gestion des rebondissements, dans son rythme, son casting. A voir et à revoir absolument !!

Rosamund Pike et Ben Affleck dans Gone Girl


Voilà, je me suis penché sur quatre films, et le temps file. Il ne m'en reste plus que 65 à évoquer. Nan, j'déconne ! Je pense avoir dit l'essentiel. Je ne suis pas sûr qu'il soit nécessaire de revenir sur Grizzly - c'était chou mais pas de quoi palabrer -, pas plus que sur La Prochaine fois je viserai le cœur - « effroyable et crépusculaire » (lol) - ni même sur ma déception vis-à-vis d'Interstellar, et encore moins sur Mommy - rassurez-vous, j'ai adoré, mais tout a déjà été dit. Ah, j'allais oublier... The Tribe, ça vous dit quelque chose ? Non ? Eh bien The Tribe c'est – accrochez-vous – un film ukrainien interprété par des comédiens sourds et muets, en langue des signes, non sous-titré, le tout sur fond de prostitution et de violences en tous genres. Héhé. Il faut l'admettre, le projet est unique, fou, même. Je suis allé le voir dans l'optique de m'ouvrir à une expérience de cinéma inédite et, ma foi, j'ai été servi... Malheureusement, passées les 30 premières minutes d'immersion et malgré une introduction brillante, le film tourne un peu à vide et s'épuise assez vite. Alors oui, c'est évident, malgré leur handicap les sourds et muets sont tout aussi expressifs, sinon davantage, que ceux doués de parole. Le message est clair. Mais sur un long-métrage de 2h14 (!!), il peut être quelque peu rébarbatif. Au-delà de ça, le film est un déchaînement de violence parfois difficilement supportable et dont on peine à discerner la portée. Car en s'affranchissant de tous repères spatiaux et temporels, le réalisateur a du mal à définir la portée de son œuvre. Reste de très beaux plans-séquences, composés comme des chorégraphies à la fois sobres et puissantes (la scène où un un personnage se fait écraser par un camion sans voir venir le danger ni pouvoir manifester sa détresse est effroyable). Toutefois, même si j'en suis ressorti assez mitigé, je suis heureux de m'être essayé à une telle expérience, ne serait-ce que par curiosité.

Ce fut donc un 2014 étonnant, immense même, riche en surprises et en révélations venues pour la plupart de films dont je n'attendais pas grand chose (Tonnerre, States of Grace, Une Nouvelle amie), mais aussi en évidences (Gone Girl, Boyhood, Mommy) et, à l'inverse, quelques espoirs déçus (Swim Little Fish Swim et Palo Alto en tête). En effet, j'ai cru naïvement qu'il suffisait de bouder la frange « populaire » du cinéma et me concentrer sur des productions indés pour dénicher à coup sûr des pépites. Alors non, Gia Coppola et autres bobos, je vous jure que l'on ne m'y reprendra plus ! Pour 2015, je vais peut-être mettre de côté cette boulimie frénétique de visionnage de films et essayer d'aller à l'essentiel. Ou pas.




Ce qu'il faut garder de 2014 :

Enemy, Denis Villeneuve.
Gone Girl, David Fincher.
Boyhood, Richard Linklater.
Only Lovers Left Alive, Jim Jarmush.
Le Rôle de ma vie (Wish I Was Here), Zach Braff.
Mommy, Xavier Dolan.
Night Call (Nightcrawler), Dan Gilroy.
La Vie Rêvée de Walter Mitty, Ben Stiller.
Une Nouvelle Amie, François Ozon
Still the Water, Naomi Kawase.
Twelve Years a Slave, Steve McQueen.
Tonnerre, Guillaume Brac.
The Grand Budapest Hotel, Wes Anderson.
Her, Spike Jonze.
States of Grace (Short Term 12), Destin Cretton.
Coldwater, Vincent Grashaw. 
Dragons 2, Dean Deblois.
The Rover, David Michôd.
The Raid 2, Gareth Evans.
La Grande aventure Lego, Phil Lord et Christopher Miller.

Ce qu'il faut jeter aux oubliettes :

Eden, Mia Hansen-Love.
La Crème de la crème, Kim Chapiron.
Transcendance, Wally Pfister.
Ablations, Arnold de Parscau.
Le Labyrinthe, Wes Ball.
La Belle et la bête, Christophe Gans.
96 heures, Frédéric Schoendoerffer.
Zero Theorem, Terry Gilliam.
Palo Alto, Gia Coppola.
Swim Little Fish Swim, Ruben Amar et Lola Bessis.
Maléfique, Robert Stromberg.
The two faces of January, Hossein Amini.
Hunger Games, la révolte partie 1, Francis Lawrence. 
Respire, Mélanie Laurent.

Et ici, la liste intégrale des films vus en 2014.

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