samedi 14 février 2015

L'heure des comptes

Voilà, les comptes sont faits. Mon 2014, ça a été 69 films, soit 6 851 minutes, soit 129,083 heures, soit 5,378 jours passés au cinéma. Il y aura eu aussi des pubs. Ah ça, des pubs il y en a eu ! Je sais aujourd'hui pertinemment qu' « Auchan Mériadeck, c'est plus de 450 sourires à votre service », que j'ai le droit d'être « excentrique, d'être plus classique, d'être narcissique, ou bien érotique ou même préhistorique », grâce à Maisons du Monde. Hum, oui, tout ça je l'ai appris et réappris 69 fois.

Mais là n'est pas le sujet.

69 films.

Des rires, des larmes, des surprises, des déceptions, bien sûr, une sieste (pour Un Homme très recherché...), des « ahem, mouais », des « ouh bordel de merde que c'est bon ! », des « arf, pour quoi faire ? », des « mais qu'est-ce que je fous ici ?? » et aussi quelques « dafuq did I just see » ? Le premier semestre m'avait un peu laissé sur ma faim, malgré les pépites de Ben Stiller (La Vie rêvée de Walter Mitty), de Guillaume Brac (impossible d'oublier le monologue de Bernard Menez dans Tonnerre), de Jean-Marc Vallée (Dallas Buyers Club) et enfin celle de Jim Jarmush (Only Lovers left Alive). Et puis, l'été est venu tout chambouler. C'est une période d'ordinaire propice à une déferlante de productions toutes plus décérébrées les unes que les autres mais contre toute attente elle m'a paru pleine d'audace et d'idées brillantes. D'abord, il y a eu Boyhood. Impossible de ne pas saluer ce projet fou, construit sur plus de douze années. Boyhood, c'est un hommage fort au temps qui passe, beau et dur comme l'est la vie, un kaléidoscope de souvenirs partagé avec une générosité et une tendresse infinies. Chaque plan du film véhicule une émotion, une menace, une inquiétude, un bonheur ; tout ceci s'entremêle et, si la narration se veut déstructurée, Linklater ponctue ses séquences de références pop, pas forcément toujours subtiles, mais ô combien pertinentes (je n'aurais jamais été aussi heureux d'entendre du Britney Spears dans un film !), comme pour soutenir davantage la complicité entre ses personnages et les spectateurs. Un grand film, juste, sensible, porté par un scénario et des comédiens généreux.

 
Jun Yoshinaga et Nijirô Murakami dans Still the Water

Il y a eu ensuite de belles découvertes, comme Winter Sleep. Imposer un film turc de 3h15 en plein cœur de l'été, il fallait le faire. Alexandre Mallet-Guy, directeur de la boîte de distribution Memento, n'a pas eu froid aux yeux et au final le film a achevé son exploitation sur un joli score de 344 206 entrées. Palme d'or oblige, le film a bénéficié d'un bouche à oreille assez conséquent et, face à la médiocrité manifeste de certaines productions (oui Lucy et Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu, c'est vous que je vise), le film a réussi à trouver son public. Je dois bien avouer toutefois que je ne débordais pas forcément d'enthousiasme à l'idée de me confronter à un cinéma dont j'ignore tout (de mémoire, ma connaissance du cinéma turc se limitait alors au film de Fatih Akin, De l'autre côté), les codes, le langage, les intentions et les références. Si je tenais à aller voir Winter Sleep, c'était tout de même pour bouleverser mes habitudes de spectateur et provoquer ma curiosité. Aujourd'hui, les blockbusters m'ennuient, 99% d'entre eux reposent sur des schémas narratifs rigoureusement identiques, des personnages et des comédiens interchangeables à l'infini, des mises en scène creuses. Winter Sleep, donc. L'affiche du film en fait des tonnes. On peut y lire : « Superbe », « un pur chef d’œuvre », « un immense film », « une splendeur », « magistral », « inoubliable », etc. Vous voulez vendre votre film ? Rien de plus facile ! Aujourd'hui il suffit d'inonder l'affiche d'adjectifs au superlatif ! Ça n'a aucun sens, mais faut croire que ça marche... Alors non, à mon sens, Winter Sleep N'EST PAS « inoubliable », ni « magistral », ni... Toujours est-il que c'est un beau film, honnête, humble, contemplatif, qui repose sur une juxtaposition de longs dialogues au travers desquels le réalisateur Nuri Bilge Ceylan communique un message tantôt amer, tantôt optimiste sur l'humanité. Le film, enfermé dans son écrin d'Anatolie, contemple une famille qui se déchire, une communauté en décrépitude, un monde régi par l'orgueil et l'absence d'écoute et d'abnégation. Un film difficile à appréhender pleinement dans son ensemble donc, pour sa densité, mais je garde en mémoire quelques belles séquences.
 

Et puis... POUM-BAM-BANG-KABOUM !!! Le choc. Enemy. *Si vous n'avez pas vu le film et que vous voulez le voir dans un état d'esprit le plus neutre possible, merci de ne pas lire ce paragraphe* J'avais entendu parler de Denis Villeneuve à l'occasion de la sortie d'Incendies en 2010. Le film m'intriguait mais, sans doute par paresse, je ne suis pas allé le voir. Il y a eu ensuite Prisoners. O_O < Ma tête à la sortie de la séance de Prisoners. D'abord, j'étais enchanté de voir Hugh Jackman dans un rôle autre que celui de Wolverine... Et puis il y avait cette ambiance poisseuse, cette intrigue profondément malsaine où les personnages perdent pied, se débattent en quête d'un semblant de justice... Je savais donc que j'avais à faire à un metteur en scène rigoureux et respectueux d'une écriture soignée. A la sortie d'Enemy, mes attentes se posaient là... Attentes largement comblées puisque je considère Enemy comme LE meilleur film de 2014. Pour faire court, Enemy, c'est l'histoire d'un professeur universitaire, Adam, qui découvre par hasard son sosie parfait, Anthony, comédien de seconde zone. J'ignore ce que peut donner le roman dont il est l'adaptation (L'Autre comme moi, de José Saramago), mais le film est pour moi la synthèse parfaite de ce qui caractérise le cinéma : l'art du mouvement, d'abord, d'un point de vue technique mais aussi narratif et puis l'art de comprendre et s'approprier le langage et la grammaire cinématographiques. Montrer sans trop en dire, révéler une esthétique unique et composer une intrigue suffisamment complexe pour que le spectateur sorte de la salle avec plus d'interrogations que lorsqu'il y est entré. C'est ça, l'essence du cinéma. Quelque part entre Lynch et Polanski, Villeneuve livre un chef d’œuvre visuellement bluffant. Bien sûr, les thématiques de l'identité et du double ne sont pas nouvelles dans le cinéma, mais rares sont les metteurs en scène à opérer une telle progression aussi habile dans l'écriture. Réalité et folie se télescopent pour faire évoluer les personnages dans une spirale d'effroi permanente. Difficile de ne pas en dire trop, car l'intrigue repose entièrement sur une accumulation de manipulations et de faux-semblants qui va crescendo. Avec une perversité sans limites, Villeneuve oscille constamment entre réalité et fantasmes et fait voler en éclats toutes nos certitudes. Ce que l'on croit voir et savoir n'est jamais acquis. Au début du film, Adam évoque lors d'un cours qu'il donne le fait que l'Histoire est un schéma qui se répète et que tout est question de contrôle. Le ton est donné. Adam a-t-il un contrôle absolu sur sa vie ? Dans quelles mesures réussit-il à s'épanouir dans ses fantasmes ? Frustration et inconfort sont d'autant plus grands – pour Adam comme pour nous – que la mise en scène s'appuie sur un principe de leitmotiv symbolique récurrent : l'araignée. Entre Adam et Anthony et les femmes qui gravitent autour d'eux, une toile se tisse, dont personne ne pourra s'échapper indemne. Si vous êtes attentifs, vous remarquerez la subtilité de l'utilisation des allégories liées à l'araignée : les réseaux de câbles de la ville, filmés en travelling, semblant se dérouler à l'infini, les impacts de bris de glace à la fin du film lors de l'accident, etc. Clé de voûte du film, l'araignée est un symbole d'oppression pour Adam. Pour mieux figurer encore cette oppression, Villeneuve plante le décor dans un Montréal étouffant, poussiéreux, sous une photographie jaunâtre, le tout porté par un Jake Gyllenhaal hallucinant. Au cœur d'Enemy, tout est question de composition, de mascarade, d'illusions et de fantasmes. L'essence même du cinéma...

Jake Gyllehaal dans Enemy

D'Enemy, ma foi, je dois le reconnaître, je ne me suis toujours pas remis. Comme dirait notre cher Robert dans Sherlock Holmes : « psychological recovery : unlikely ». Il m'a pourtant bien fallu reprendre du poil de la bête car, si l'été touchait à sa fin, je n'étais pas vraiment au bout de mes surprises dans cette année décidément bien étonnante... Entre un élan de poésie et de douceur bienvenu (Still the Water de Naomi Kawase), un plaisir coupable (Sin City 2) et le nouveau délire d'Alexandre Aja (Horns), l'ami Fincher est venu pointer le bout de son nez. Gone Girl. Immense coup de cœur (bis) de cette année. La réputation du bonhomme n'est bien évidemment plus à faire. La bande-annonce m'avait largement mis l'eau à la bouche, j'étais donc assez impatient à l'idée de voir le résultat. Impatience et excitation tout de même modérées par certaines réserves que j'émettais en raison de ma déception quant à L’Étrange histoire de Benjamin Button et surtout l'immennnnnnse inutilité du remake de Millenium (film formellement bon, je le reconnais, mais, comme 95% des remakes, infiniment vain...). Alors voilà, je ne passerai pas par quatre chemins. J'ai été épaté par l'ingéniosité de la narration, la gestion des ambiances sonores, la mise en scène, la direction d'acteur et la galerie de personnages bien écrits et admirablement interprétés. Une fois de plus, avec toute la fascination qui le caractérise pour les études de cas psychopathiques, Fincher sonde les travers de l'âme humaine à travers le cas de Nick qui, suite à la disparition de sa femme, se retrouve dans la position du principal suspect. « Bof, un énième thriller made in USA » me direz-vous... « Ah mais sapristi, pas du tout !! » vous répondrais-je. Car au-delà de l'intrigue policière qui domine, le scénario brasse de nombreuses thématiques sans jamais tomber dans la lourdeur. Relations amoureuses, famille, intrusion des médias dans la vie privée, rapports à l'image, manipulations en tous genres... C'est un film extrêmement dense et savamment dosé. On connaît bien sûr Fincher pour sa rigueur, Gone Girl ne déroge pas à la règle. Chaque détail vient développer une problématique soulevée précédemment et étayer des éléments de réponses qui permettent peu à peu d'éclaircir le mystère. Encore une fois chez Fincher, et à l'instar d'Enemy, tout est question de manipulation et le film repose sur une accumulation constante de mises en scène : celle du couple que forment Amy et Nick, celle des médias, évidemment, mais aussi, plus discrètement, celle de la propre histoire d'Amy qui, par le biais de livres pour enfants créés par ses parents, disparaît pour devenir « Amazing Amy ». Les personnages agissent comme des poupées gigognes, d'abord parce qu'ils sont manipulables à souhait, mais aussi parce qu'à mesure que l'intrigue avance, ils n'en finissent pas de révéler de lourds secrets. Et c'est là toute la force et la cohérence du cinéma de Fincher. Fasciné par les perversités de l'esprit humain, il ne prend pourtant jamais partie pour une cause ou pour une autre. Ses films sont des études de cas menées dans des sphères bien délimitées et contextualisées. Sur des sujets de société aussi larges que les réseaux sociaux, les médias, le mariage, etc. Fincher développe des problématiques universelles qu'il isole et renferme dans des microcosmes précis qui finissent par péricliter (un campus dans The Social Network, une cave dans Fight Club, une ville de banlieue dans Gone Girl,...). Dans Gone Girl, le mariage de Nick et Amy, soudain au centre de toutes les attentions, est perçu comme un conflit intime et sournois. Je me souviens notamment de la scène où le couple s'embrasse dans un nuage de particules de sucre, entre parodie niaise et poésie sincère, pastiche de leur propre vie. J'ai le sentiment qu'à elle seule, cette séquence, proche du surréalisme, résume tout le film : leur passion rongée par l'ennui et les tromperies qui aboutit inéluctablement à un travestissement de leurs réalités respectives. Et puisque leur ennui prend place dans une banlieue décharnée des États-Unis, difficile de ne pas songer à Twin Peaks. Effet renforcé par la sublime bande-son de Trent Reznor et d'Atticus Ross. Leur collaboration avec Fincher sur The Social Network et Millenium avait déjà fait des étincelles, ici, elle s'épanouit pleinement. Par moments, l'influence d'Angelo Badalamenti (compositeur de la musique de Twin Peaks) se fait nettement sentir et dans l'ensemble, le parallèle entre le malaise de Laura Palmer et celui d'Amy est évident. Enfin, je salue la performance de Ben Affleck qui, sans être prodigieux, trouve toutefois un rôle adéquat. D'ordinaire, on reproche à Affleck son côté absent et monolithique, ici, c'est une force, puisque le personnage de Nick est une énigme pendant une bonne partie du film, ballotté dans tous les sens, d'une neutralité à toute épreuve et sans cesse passif (le selfie qu'il fait malgré lui, le réflexe irréfléchi qui le pousse à sourire aux journalistes lorsqu'on lui demande de sourire pour un article de journal). Un grand film, donc, à tous points de vue, parfait dans sa narration et dans la gestion des rebondissements, dans son rythme, son casting. A voir et à revoir absolument !!

Rosamund Pike et Ben Affleck dans Gone Girl


Voilà, je me suis penché sur quatre films, et le temps file. Il ne m'en reste plus que 65 à évoquer. Nan, j'déconne ! Je pense avoir dit l'essentiel. Je ne suis pas sûr qu'il soit nécessaire de revenir sur Grizzly - c'était chou mais pas de quoi palabrer -, pas plus que sur La Prochaine fois je viserai le cœur - « effroyable et crépusculaire » (lol) - ni même sur ma déception vis-à-vis d'Interstellar, et encore moins sur Mommy - rassurez-vous, j'ai adoré, mais tout a déjà été dit. Ah, j'allais oublier... The Tribe, ça vous dit quelque chose ? Non ? Eh bien The Tribe c'est – accrochez-vous – un film ukrainien interprété par des comédiens sourds et muets, en langue des signes, non sous-titré, le tout sur fond de prostitution et de violences en tous genres. Héhé. Il faut l'admettre, le projet est unique, fou, même. Je suis allé le voir dans l'optique de m'ouvrir à une expérience de cinéma inédite et, ma foi, j'ai été servi... Malheureusement, passées les 30 premières minutes d'immersion et malgré une introduction brillante, le film tourne un peu à vide et s'épuise assez vite. Alors oui, c'est évident, malgré leur handicap les sourds et muets sont tout aussi expressifs, sinon davantage, que ceux doués de parole. Le message est clair. Mais sur un long-métrage de 2h14 (!!), il peut être quelque peu rébarbatif. Au-delà de ça, le film est un déchaînement de violence parfois difficilement supportable et dont on peine à discerner la portée. Car en s'affranchissant de tous repères spatiaux et temporels, le réalisateur a du mal à définir la portée de son œuvre. Reste de très beaux plans-séquences, composés comme des chorégraphies à la fois sobres et puissantes (la scène où un un personnage se fait écraser par un camion sans voir venir le danger ni pouvoir manifester sa détresse est effroyable). Toutefois, même si j'en suis ressorti assez mitigé, je suis heureux de m'être essayé à une telle expérience, ne serait-ce que par curiosité.

Ce fut donc un 2014 étonnant, immense même, riche en surprises et en révélations venues pour la plupart de films dont je n'attendais pas grand chose (Tonnerre, States of Grace, Une Nouvelle amie), mais aussi en évidences (Gone Girl, Boyhood, Mommy) et, à l'inverse, quelques espoirs déçus (Swim Little Fish Swim et Palo Alto en tête). En effet, j'ai cru naïvement qu'il suffisait de bouder la frange « populaire » du cinéma et me concentrer sur des productions indés pour dénicher à coup sûr des pépites. Alors non, Gia Coppola et autres bobos, je vous jure que l'on ne m'y reprendra plus ! Pour 2015, je vais peut-être mettre de côté cette boulimie frénétique de visionnage de films et essayer d'aller à l'essentiel. Ou pas.




Ce qu'il faut garder de 2014 :

Enemy, Denis Villeneuve.
Gone Girl, David Fincher.
Boyhood, Richard Linklater.
Only Lovers Left Alive, Jim Jarmush.
Le Rôle de ma vie (Wish I Was Here), Zach Braff.
Mommy, Xavier Dolan.
Night Call (Nightcrawler), Dan Gilroy.
La Vie Rêvée de Walter Mitty, Ben Stiller.
Une Nouvelle Amie, François Ozon
Still the Water, Naomi Kawase.
Twelve Years a Slave, Steve McQueen.
Tonnerre, Guillaume Brac.
The Grand Budapest Hotel, Wes Anderson.
Her, Spike Jonze.
States of Grace (Short Term 12), Destin Cretton.
Coldwater, Vincent Grashaw. 
Dragons 2, Dean Deblois.
The Rover, David Michôd.
The Raid 2, Gareth Evans.
La Grande aventure Lego, Phil Lord et Christopher Miller.

Ce qu'il faut jeter aux oubliettes :

Eden, Mia Hansen-Love.
La Crème de la crème, Kim Chapiron.
Transcendance, Wally Pfister.
Ablations, Arnold de Parscau.
Le Labyrinthe, Wes Ball.
La Belle et la bête, Christophe Gans.
96 heures, Frédéric Schoendoerffer.
Zero Theorem, Terry Gilliam.
Palo Alto, Gia Coppola.
Swim Little Fish Swim, Ruben Amar et Lola Bessis.
Maléfique, Robert Stromberg.
The two faces of January, Hossein Amini.
Hunger Games, la révolte partie 1, Francis Lawrence. 
Respire, Mélanie Laurent.

Et ici, la liste intégrale des films vus en 2014.

mercredi 16 juillet 2014

Bilan premier semestre 2014

Chaque année je m'impose le défi d'aller voir un maximum de films au cinéma. Ce défi qui me tient à cœur est régi par une règle d'or : faire en sorte de voir plus de films que l'année précédente. En 2013, j'ai vu 60 films au cinéma. Ne sont comptabilisés, of course, que les longs-métrages inédits ; exit donc les rétrospectives et séances spéciales. Et puisque nous sommes arrivés à mi-chemin dans cette année 2014, il est l'heure de dresser un premier bilan...



Du 1er janvier au 30 juin j'ai réussi à voir 29 films : il y a eu évidemment de belles découvertes (La Vie rêvée de Walter Mitty, Her, States of Grace), des déceptions (The Spectacular Now, Swim Little fish swim), les sempiternels remakes américains (Oldboy, formellement bon mais vain, comme 99% des remakes américains), des séances « what the fuck » (Under the Skin), mais globalement aucun véritable gros coup de cœur venu chambouler mes conceptions du cinéma. De beaux moments cependant, à commencer par un Only Lovers left alive inattendu et hypnotisant, mais la palme d'or du coup de cœur revient indéniablement à une scène du film français Tonnerre, où un Bernard Menez désabusé déclame du Musset à un chien transi d'admiration et d'enthousiasme. Une séquence hors du commun, chargée d'émotion, entre grotesque et poétique. Une pépite discrète bienvenue dans un paysage boursouflé par des blockbusters qui tournent en rond.

Solène Rigot et Vincent Macaigne dans Tonnerre



Parallèlement à cette industrie hollywoodienne, les bobos continuent de filmer et, de facto, de nous communiquer leur ennui : Gia Coppola avec Palo Alto d'un côté et Lola Bessis et Ruben Amar avec Swim Little fish swim de l'autre récoltent tous les trois la décevante récompense du « Bâillement d'or » - je précise avec fierté que j'ai enchaîné les deux films sans m'endormir un seul instant... Car voilà, être détenteur d'une carte UGC Illimité s'accompagne d'un syndrome bien particulier : on va voir tout et surtout n'importe quoi. Alors certes, personne ne me met le couteau sous la gorge et je suis absolument libre dans le choix des films que je vais voir, mais lorsque j'ai le malheur de lire des critiques ou des commentaires dithyrambiques au sujet d'un film sur lequel je n'aurais pas parié un seul kopek à la base, eh bien, ma foi, la curiosité et l'envie de me laisser surprendre l'emportent. C'est donc dans ces circonstances que je me suis précipité sur Palo Alto et Swim. Las, face à des thématiques ultra redondantes et des univers passablement hermétiques (genre je-suis-une-bobo-arty-personne-ne-me-comprend-allez-tous-vous-faire-enculer), j'ai du mal à me sentir concerné.



Mais il y a pire... Kim Chapiron ! La Crème de la crème, soi-disant ! Hahaha, l'incarnation de l'exception culturelle !!! Je pense que pour notre santé intellectuelle, il faudrait interdire à ce monsieur de faire du cinéma, le faire exiler, que sais-je encore ? Réagir en tout cas ! Alors une bonne fois pour toutes, NON, Sheitan n'est pas un film « génial ». Au mieux c'est un film stupide, au pire un gâchis de financement et un mépris total envers de VRAIS auteurs qui savent écrire et filmer. Je suis allé voir cette Crème en me disant que dix années s'étaient écoulées depuis Sheitan, j'ai tout simplement caressé l'espoir naïf que Chapiron avait grandi. *soupir* De nouveau je suis tombé dans le panneau. Une Crème indigeste portée par des comédiens qui ne comprennent pas ce qu'ils disent. La faute à des dialogues eux-mêmes sortis des abysses de la crétinerie. Alors oui, c'est beau (mais d'une manière générale, le passage au numérique a rendu tous les films « beaux ») et c'est sympa de faire jouer des potes dans son film (big up Justice !), mais rien ne m'insupporte plus que de prendre les gens pour des cons. 

Tom Hiddleston dans Only Lovers left alive



Ok, j'arrête de râler. Je n'oublie pas l'émotion qui m'a gagné en voyant States of Grace et Dallas Buyers Club, ni l'atmosphère désincarnée de la ville de Tonnerre, ni la tendresse de Minuscule, ni les chocs 12 Years a slave, Tom à la ferme et The Rover. Toutefois, si la plupart de ces films-là étaient dotés d'un potentiel énorme, le résultat global, sans être pour autant décevant, pouvait parfois laisser une sensation de frustration. L'exemple le plus probant est celui de The Rover qui, après une première demie-heure époustouflante a eu tendance à tomber dans ses propres pièges – à commencer par le défaut de rythme. Néanmoins, le résultat est plus que satisfaisant, avec un Robert Pattinson exceptionnel et un climat post-apocalyptique qui n'a rien à envier à Mad Max.



J'attends donc un second semestre un peu plus convaincant. Et ce n'est pas gagné car après le décevant The Two Faces of January, l'immonde Transcendance et le très moyen Zero Theorem de Terry Gilliam, ce ne sont pas les Francis, ni la suite du déjà mauvais American Nightmare qui viendront rehausser le niveau. Espérons seulement que des projets plus ambitieux comme les très attendus Boyhood et Winter Sleep sachent tirer leur épingle du jeu...

Ici ma liste Sens Critique des films vus en 2014.

John Gallagher Jr., Alex Calloway et Rami Malek dans States of Grace

mercredi 2 juillet 2014

Les Lois de l’attraction

James Van Der Beek (Sean Bateman)

Paul Denton aime Sean Bateman. Sean Bateman aime Lauren Hynd. Et au milieu de ces trois-là, une débauche de sexe, de drogues et d’alcool, que trahissent les illusions perdues de la jeunesse américaine des années 80, régie par les lois de l’attraction.

Adapter au cinéma un roman de Bret Easton Ellis n’est pas chose aisée. L’auteur, que l’on qualifie volontiers de « culte et controversé », nous propose en effet depuis son premier roman Moins que zéro en 1985 une littérature cynique, où se télescopent des personnages vains et désabusés en proie à un ennui profond, qu’aucune forme d’excès ne saurait satisfaire. Son œuvre est d’autant plus intrigante qu’Ellis brasse des sujets complexes et confère à ses romans une dose autobiographique plus ou moins subtile, notamment grâce à des thématiques auxquelles répondent des personnages clés qui se font écho d’un roman à l’autre : l’ennui (Clay dans Moins que zéro, Sean Bateman ici), le mercantilisme (Patrick Bateman dans American Psycho, personnage inspiré par le propre père de l’auteur et frère de Sean), les démons de l’écriture et de la paternité (Ellis lui-même dans Lunar Park), entre autres.

Pour transposer à l’écran un roman tel que Les Lois de l’attraction, il fallait donc un auteur à la fois véritablement concerné par le sujet et fidèle à une esthétique percutante. Dès la publication du roman, Roger Avary, collègue d’un certain Quentin T. dans un vidéo club de la banlieue de Los Angeles, se prend de fascination pour ce portrait décadent de la jeunesse américaine d’alors. Toutefois, si d’après Avary le roman est le reflet parfait de sa génération et doit être adapté au cinéma, le jeune homme choisit d’abord de se consacrer à l’écriture des scénarii de Reservoir Dogs, de True Romance et de Pulp Fiction (rien que ça…), puis il passe à la réalisation en 1994 avec Killing Zoe. Parallèlement à des projets pour la télévision, il développe l’écriture des Lois de l’attraction et c’est finalement en 2003 que le film sort au cinéma (le 12 mars sur les écrans français).

James Van Der Beek et Shannyn Sossamon (Lauren Hynd)

Les Lois de l’attraction s’attarde donc sur une poignée d’étudiants sur la période d’une année scolaire. Sans trahir pour autant le roman d’Ellis, Avary se permet tout de même quelques libertés. Il s’approprie l’œuvre de manière à rendre la narration la plus intemporelle et universelle possible. La plupart des éléments « 80’s » sont évincés. Lorsqu’il évoque son film, le réalisateur affirme qu’ « il parle bien sûr de la jeune génération, mais surtout, il lui parle à elle. » Exit, donc, les American Pie et autres teen movies décérébrés. Il émane du film un sentiment profondément nihiliste et tragique dans la quête de liberté sociale et le refus de toute contrainte des personnages. C’est d’ailleurs lors d’une introduction particulièrement percutante - et techniquement brillante d’inventivité - que l’on entend Sean dire : «Je me prends pour un vampire. D’ailleurs ça ne m’est pas très difficile parce que c’est ce que je suis, un vampire émotionnel. (…) Je cherche la proie de ce soir. Ce sera qui ? » Cette séquence d’introduction est d’une importance capitale : elle présente successivement les trois personnages principaux au moment de la fin de l’année scolaire. A cette introduction succède le générique du film qui synthétise à rebours l’année qui vient de s’achever, pour enfin reprendre le récit au début de l'année scolaire. Le film va donc se construire selon une syntaxe symétrique puisque la séquence de fin répondra bien sûr à celle d'ouverture (en gros, il s'agit tout simplement d'une anaplodiplose...). Par ce procédé, Avary met en exergue l'inexorabilité et la cruauté du temps qui passe et donc du destin des personnages. Sean, Lauren et Paul, par leurs choix et leurs actions, s'embourbent à chaque fois un peu plus.

« J'ai couché avec elle parce que je suis amoureux de toi. »

Mais au-delà de l'aspect tragique du récit, Avary instille ça et là un humour ravageur, porté par des comédiens au meilleur de leur forme et une bande-son où se croisent notamment The Cure, Blondie, The Rapture et Serge Gainsbourg. Entre monologues intérieurs qui agissent comme des prises de conscience de la part des personnages et dialogues cinglants, le film oscille entre pure provocation et détresse réelle. Et pour incarner cette détresse et ce nihilisme, Avary pousse le vice jusqu'à proposer un casting constitué essentiellement de comédiens révélés par des séries ou des films populaires : Thomas Ian Nicholas, vu dans la saga American Pie, Shannyn Sossamon de 40 jours et 40 nuits, Jessica Biel (Sept à la maison) et surtout, SURTOUT... James « Dawson » Van Der Beek, aujourd'hui passé maître dans l'art de l'autodérision (voir son tumblr jamesvandermemes). Tout ce beau monde prend à revers des carrières estampillées « teenager », pour un résultat d'autant plus détonnant.

A sa sortie, beaucoup ont reproché aux Lois de l'attraction son aspect trop superficiel. Mais pour donner corps à l'univers percutant du roman d'Ellis, il fallait justement insérer le récit, déjà complexe, dans une esthétique sophistiquée. Longs travellings, split screen justifiés par l'alternance des narrateurs, ralentis, accélérés, Avary impose des gimmicks dingues, à la limite de l’épileptique, mais fort de ces audaces stylistiques, il restitue fidèlement l'esprit de l’œuvre littéraire tout en imposant sa propre vision des choses. Le réalisateur pénètre en effet au cœur du roman, aussi bien du récit que du style alambiqué de son auteur (phrases sans débuts, interminables, sans ponctuation). Il ne se contente pas, comme beaucoup le font, de restituer fadement l’œuvre originelle, il lui donne vie en prenant soin de juxtaposer les préoccupations d'Ellis avec les siennes, en s'octroyant le luxe de ponctuer son film de symboles propres à son univers (par exemple le comédien Eric Stoltz, vu dans Killing Zoe, ici dans le rôle du prof de fac débauché, ou encore des références plus ou moins discrètes à son pote Tarantino), sans jamais verser dans l'auto-citation ou la surenchère mégalo. Pour parvenir à ce résultat, quinze années d'écriture ont été nécessaires. Le film se révèle être au final un véritable tour de force scénaristique et technique, où le grotesque le dispute au tragique, sans aucune complaisance.

Fable nihiliste, grande tragédie romantique, chronique adolescente pop, Les Lois de l'attraction brasse tous ces codes pour un résultat véritablement hors normes. Au Panthéon de mes films fétiches, assurément.

-Ko

Ian Somerhalder (Paul Denton)




dimanche 2 mars 2014

Hard Candy



Patrick Wilson et Ellen Page


« Does your mom know you cut off men’s balls? »

            Avant de se faire happer par la maudite industrie hollywoodienne, David Slade avait plus d’un tour dans son sac, comme en témoigne son tout premier long-métrage en tant que réalisateur, Hard Candy, thriller captivant qui tient une place de choix dans ma dvdthèque.

            Hard Candy, c’est l’histoire d’un photographe qui séduit une jeune fille sur internet. Lui, c’est Jeff, et il pète la classe. Elle, c’est Hayley et elle est mineure. S’engage alors un jeu de séduction et de manipulation dont personne ne sortira indemne…

            Originaire de Grande-Bretagne, Slade avait déjà fait ses armes dans le monde du vidéo-clip. C’est à lui que l’on doit notamment les clips de Muse sur leur période Origin of Symmetry (New Born, Bliss, Hyper Music et Feeling Good), Stereophonics ou encore System of a Down, et quelques années plus tard, un épisode de Breaking Bad. A Hollywood, personne ne voulait produire le scénario de Hard Candy. C’est au final Lions Gate Entertainment qui mise sur celui-ci et confie au Britannique la réalisation, et en raison du sujet polémique soulevé par le scénario, le budget est maintenu en dessous du million de dollars (soit 500 fois moins qu’Avatar, à bon entendeur…). Ainsi, la production s’est tenue à l’écart et à aucun moment n’a interféré lors du tournage.


Côté casting, on retrouve un Patrick Wilson passionnant et on découvre avec bonheur une jeune actrice très prometteuse. Si Juno a imposé Ellen Page sur la scène internationale, c’est véritablement Hard Candy, qui a su révéler, un an auparavant, la jeune comédienne. Le magazine Ciné Live ne s’y était d’ailleurs pas trompé : « Ni singe savant, ni Shirley Temple trashy, elle joue sa Gavroche pour décapiter les stéréotypes et distiller l’effroi. Le terme de ‘révélation’ est en deçà de la réalité ». Et pour cause, du haut de ses 17 ans travestis en 14, la Canadienne crève l’écran, dans un ballet de manipulation mentale très perturbant.

« Playtime’s over. Now it’s time to wake up. »

Cette relecture du conte du Petit Chaperon rouge est donc véritablement l’occasion pour David Slade de jouer cartes sur table. Il traite ici d’un sujet sensible, il y est question de viol et de pédophilie, pourtant, Slade s’affranchit de tout manichéisme et propose un film dense, où l’image prend pleinement sens. Ici, les émotions des personnages transitent à travers les couleurs. Du rouge écarlate, l’image bascule soudain vers un bleu glacial. Et c’est à un Français, Jean-Clément Soret, que l’on doit ce travail d’étalonnage sophistiqué. De même, la composition des plans a été très travaillée. Slade n’hésite pas à faire des gros plans sur ses comédiens, de manière à capter l’essence même de leurs émotions. Le cadrage, d’une précision chirurgicale, enserre les comédiens comme dans un étau, la caméra opère des travellings circulaires comme pour décrire l’arène dans laquelle la mise à mort se prépare. Des mouvements lents, infiniment mesurés, une caméra ambivalente, qui passe du simple statut d’observatrice à celui de bourreau implacable. A l’évidence, le metteur en scène maîtrise et s’approprie la grammaire cinématographique pour en révéler toute son ampleur et son essence même. D’un point de vue purement étymologique, la cinématographie se veut « l’écriture du mouvement ». Mais au-delà de cet aspect formel, impossible de ne pas voir dans la mise en scène un certain clin d’œil aux tragédies classiques : unité de lieu, de temps et d’action. Coincés dans le loft de Jeff, les deux protagonistes se débattent, et vont constamment inverser les rôles de la proie et du bourreau, semant le trouble chez le spectateur à chaque instant.

D’ailleurs, en parlant de trouble, j’allais oublier de préciser que David Slade, c’est le réalisateur de Twilight 3…

-Ko.




samedi 1 mars 2014

Panda and Koala production presents…


« Pinpinpinpiiiiiin - pinpinpinpiiiiiin - toum toum - pinpinpinpinpiiiiinpin pin pin pinpinpiiiiiiiiin toum toum ! » Les lumières de la salle viennent de s’éteindre, aussitôt résonne un air familier. Ce n’est qu’un logo, nos plus beaux souvenirs d’enfance tout au mieux, aujourd’hui ils témoignent de notre excitation et de notre impatience à suivre le film qui s’apprête à être projeté. And then… Roll credits ! Pour inaugurer ce blog, nous avons choisi selon toute cohérence de parler des génériques. Même s’il paraît bien souvent insignifiant, le générique constitue en quelque sorte la carte d’identité d’une œuvre de cinéma et se doit surtout d’imposer le ton du film qu’il présente. Certains se révèlent même de véritables exercices de style. A l’inverse, quelques réalisateurs trouvent le moyen de s’affranchir de tout générique de manière à ne pas parasiter l’intrigue. C’est le cas par exemple de Christopher Nolan (Inception, trilogie Dark Knight) et de George Lucas (Star Wars). Toutefois, s’il est de plus en plus commun de voir des films exempts de tout générique, Lucas, en 1977, s’était attiré les foudres de la Directors Guild of America (syndicat professionnel qui défend les intérêts des artistes et techniciens du cinéma), laquelle impose à tout réalisateur de créditer son film dès son ouverture. Lucas avait alors fait le choix de se détacher de la DGA pour mener ses projets comme il l’entendait.

                Le générique a donc son identité propre. Celui de Watchmen de Zack Snyder par exemple ne se contente pas d’annoncer un simple casting : en faisant le lien entre deux époques, il fait partie intégrante de la diégèse. Sur une musique de Bob Dylan (The Times They Are a-Changin'), les années se succèdent et… aaaah bordel que c’est beau ! Et instantanément culte, à l’instar de celui de Millenium de David Fincher. Au cinéma, le générique lié à la reprise d’Immigrant Song de Led Zeppelin par Trent Reznor et Atticus Ross m’a fait l’effet d’une bombe. « Oh putain, ce film va être gigantesque ! » Las, le générique constitue le SEUL intérêt du film. 

                Parmi les plus spectaculaires ou originaux, on peut encore citer celui de Lord of War (Andrew Niccol), celui de Pi (Darren Arronofsky), ou bien Cours, Lola, cours (Tom Tykwer). Les génériques de fin ne sont pas en reste, je pense notamment à celui de Moonrise Kingdom, où le narrateur s’attache à décortiquer la musique d’Alexandre Desplat, puis conclue en remerciant le spectateur d’avoir bien voulu rester et respecté religieusement l’intégrité de l’œuvre. Une astuce ingénieuse et pleine de fantaisie, dans la droite lignée de l’esprit de Wes Anderson. Mais le générique qui les bat tous à plates coutures, c’est celui d’Enter the Void de Gaspar Noé. Littéralement hypnotisant. Et strictement déconseillé aux épileptiques.

                Bienvenue à vous, donc, sur notre blog consacré à nos coups de cœurs et coups de gueule.

-Ko.